Vous pensez agir toujours de façon consciente ? Détrompez-vous.
L’article publié en 1999 par John Bargh et James Chartrand dans American Psychologist, intitulé « The Unbearable Automaticity of Being », a agi comme un séisme dans le champ des sciences comportementales. Pour ces chercheurs de Yale, la question n’est plus de savoir si nous avons des automatismes, mais de réaliser qu’ils occupent la quasi-totalité de notre espace mental.
Pour un dirigeant ou un manager, ce texte n’est pas une simple étude de psychologie : c’est le manuel d’explication de l’échec des transformations et de la persistance des vieux réflexes, malgré les meilleures intentions du monde.
1. Le renversement du paradigme : la conscience n’est pas le pilote
Historiquement, la psychologie considérait les processus automatiques (comme respirer ou marcher) comme secondaires, et les processus conscients (choisir une stratégie, évaluer un candidat) comme le cœur de l’activité humaine. Bargh et Chartrand renversent cette pyramide.
Ils affirment que l’automatisme est le mode par défaut de l’existence. Notre cerveau a évolué pour déléguer le maximum de tâches à des structures sous-corticales (les Noyaux Gris Centraux) afin de préserver la conscience pour les urgences vitales. Selon les auteurs, si nous devions « décider » consciemment de chaque interaction sociale, notre capacité de traitement s’effondrerait instantanément. La conscience n’est donc pas le conducteur du véhicule, mais plutôt un système de navigation qui n’intervient que pour corriger la trajectoire lorsque le mode automatique rencontre un obstacle imprévu.
2. L’amorçage (priming) ou la dictature de l’environnement
L’apport le plus fascinant de Bargh concerne le « priming » ou amorçage. Il démontre que des stimuli environnementaux insignifiants activent des structures de connaissance qui, à leur tour, guident nos comportements à notre insu.
Dans l’une de leurs expériences les plus célèbres, Bargh montre que des participants exposés à des mots liés à la vieillesse (ex: « ridé », « gris », « sage ») marchaient plus lentement en quittant le laboratoire que le groupe témoin. Ce qui est crucial pour le leader, c’est que le comportement est modifié sans que le sujet n’en ait conscience.
Appliqué à l’entreprise, cela signifie que le décor d’une salle de réunion, le ton employé dans un mail matinal ou même la disposition des chaises « amorcent » des comportements de collaboration ou de compétition. Le dirigeant qui pense agir de manière purement rationnelle est en réalité « joué » par les indices contextuels de son organisation.
3. Les trois piliers de l’automatisme quotidien
A. Le lien Perception-Action : L’effet Caméléon
Les auteurs décrivent comment la simple perception d’autrui influence notre propre motricité et notre état interne. Nous imitons inconsciemment les postures, les tics et les rythmes respiratoires de nos interlocuteurs. Pour un manager, cela signifie que l’état émotionnel est contagieux par nature. Si vous entrez en réunion avec une tension interne (automatisme de stress), vous « amorcez » biologiquement une tension chez vos collaborateurs. La résistance au changement commence souvent par cette synchronisation inconsciente sur les peurs du leader.
B. L’évaluation automatique : Le tri milliseconde
Bargh et Chartrand expliquent que nous évaluons chaque stimulus (personne, idée, objet) sur une échelle « bon/mauvais » en moins de 250 millisecondes. Ce jugement pré-conscient est la base de nos biais cognitifs. Lorsqu’un dirigeant rejette une idée innovante en une fraction de seconde, il ne fait pas de la stratégie ; il obéit à un réflexe d’évaluation automatique destiné à maintenir son homéostasie (sa zone de confort). L’évaluation automatique est le gardien du statu quo.
C. La poursuite de buts sans volonté
C’est le point le plus perturbant : on peut « amener » quelqu’un à poursuivre un but (ex: être performant, être honnête, être compétitif) sans qu’il l’ait décidé. Si l’environnement de travail est saturé de signaux de compétition, les individus poursuivront ce but même s’ils déclarent privilégier l’esprit d’équipe. Il y a un divorce total entre le but affiché (conscient) et le but activé (automatique).
4. Pourquoi la volonté est une ressource condamnée à l’échec
L’article consacre une section majeure à l’épuisement des ressources. La conscience et la volonté utilisent un « réservoir » limité d’énergie métabolique. Bargh cite les travaux sur l’autorégulation : chaque effort pour réprimer une émotion ou se concentrer sur une tâche complexe vide ce réservoir.
La conséquence pour le management est brutale : plus une transformation est complexe, plus elle demande de l’attention consciente, et plus elle épuise les dirigeants. Une fois épuisé, le cerveau repasse en « mode survie » (automatique). C’est pourquoi les entreprises reviennent à leurs vieilles habitudes précisément au moment où elles auraient le plus besoin de changement : elles sont en « hypoglycémie de volonté ».
5. Les 95 % : la partie immergée de l’iceberg de la performance
En s’appuyant sur ces recherches, on estime que 90 % à 95 % de notre activité cérébrale est non-consciente. Ce chiffre inclut non seulement les fonctions vitales, mais surtout ce que Bargh appelle « l’intelligence adaptative de l’inconscient ».
Le leader qui ignore cette proportion traite son entreprise comme si elle n’était composée que de la partie émergée de l’iceberg. Il s’épuise à donner des instructions (système conscient) à des collaborateurs dont les comportements sont dictés par des courants profonds (systèmes automatiques).
6. S’affranchir de l’automaticité : la voie de l’accompagnement
Bargh et Chartrand ne concluent pas à une fatalité, mais à une nécessaire humilité. Pour s’affranchir de cette « insoutenable » automaticité, il ne suffit pas de « vouloir ».
L’accompagnement des dirigeants inspiré par ces travaux propose trois leviers :
La Métacognition : Développer la capacité à observer ses propres automatismes en temps réel (passer du mode « réacteur » au mode « observateur »).
L’Ingénierie du Contexte : Puisque l’environnement amorce nos buts, il faut consciemment designer son environnement pour qu’il active les bons réflexes.
La Création de nouveaux « Chunks » : Utiliser la répétition délibérée pour transformer un comportement conscient pénible en un nouvel automatisme fluide.
Conclusion : choisir son pilote automatique
Le message de Yale est clair : nous sommes des créatures d’habitudes. Mais si nous ne pouvons pas supprimer l’automatisme, nous pouvons choisir nos automatismes. Le véritable leadership consiste à passer d’un pilote automatique hérité du passé (peurs, biais, routines obsolètes) à un pilote automatique construit pour le futur.
S’affranchir de ses automatismes, c’est accepter que la conscience est un guide précieux mais rare, qu’il faut savoir invoquer au bon moment pour reprogrammer les profondeurs de notre « système d’exploitation » biologique. Ce faisant, on peut substituer à un contexte « habituel » caractérisé par une performance prédictive et un stress classique un autre contexte, caractérisé par des résultats extraordinaires et un sentiment d’accomplissement. Cette approche est au coeur de nos accompagnements de dirigeants ambitieux.
A propos
Président d’ijustvalue, conférencier en entreprise et coach certifié, Laurent Barthélemy est spécialisé dans l’accompagnement de dirigeants souhaitant obtenir des résultats extraordinaires. Il s’appuie pour cela sur une approche où les meilleures pratiques en management sont sublimées par les neurosciences, dont vous venez de lire un exemple vous permettant de booster votre couple performance / bien-être au travail.
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